Exposition “parler de”

“Parler de” (par Matthew Tyas & Isabelle Lassignardie) au centre d’exposition Le bois des fées (Vergoignan, Gers - google maps) du 3 octobre au 3 novembre 2010



Matthew Tyas est né en 1977 près de Londres. Il manipule toutes sortes de matériaux : son et compositions musicales, textes, images fixes et animées (collages, dessin, photographie, vidéo, animations en 3D, réalité augmentée). Son parcours est prolifique, voire bordélique.

Autodidacte, son premier désir est l’expérimentation de ce qui renvoie aux sens et au sens. Enfant pas vraiment communicant car de langue anglaise en France, il s’est d’abord agrippé à un piano et à la pratique de la musique. Cette première approche physique et sensible marquera sa manière d’aborder les différents médiums et technologies qu’il utilise - audio, visuels ou informatiques.

Comme musicien et compositeur, tout passe par l’oreille. Il compose, s’amusant, tantôt improvisateur, tantôt danseuse, tantôt compositeur d’orchestrations pour musique de films, parfois sans films. Quand du son provient l’image, l’espace, une atmosphère.

La question de l’image est omniprésente. Des tentatives picturales et collées, puis la photographie et la vidéo, testant des effets visuels de biais, jouant essentiellement de captages lumineux, de transparences et de superpositions en tous genres. Ces différentes pratiques reposent et expérimentent les rapports et les frictions qui existent entre les images, le son, l’écrit, l’espace réel et son pendant virtuel.

Dès le milieu des années 1990, après des expérimentations sur Minitel, Matthew s’empare d’internet comme outil de création et de diffusion. Il l’expérimente, suivant attentivement les évolutions de ce média et ses diverses applications. Il consacra d’abord ce lieu à ces productions musicales, proposant aux auditeurs ses morceaux en accès libre et gratuit, d’abord sur la plateforme mp3.com puis à travers des forums et des sites personnels. De cet accès à différents réseaux humains, il retient le travail collaboratif à distance, partageant et composant avec des interlocuteurs géographiquement éparpillés. D’internet en général, il retient le privilège d’éditer et de diffuser de manière autonome, d’un point de vue technique et intellectuel. Matthew défend l’accès à ces techniques numériques - home studio, photographie/vidéo, édition électronique - en ce qu’elles permettent aux auteurs de se réapproprier leurs projets dans leur entièreté, de se dégager de l’idée de l’art comme une profession forcément dépendante d’un réseau économique.

En filigrane se pose la question de la propriété intellectuelle et de ses incompatibilités fondamentales avec ce qui relève de la culture, du savoir et de la connaissance. C’est la remise en cause de la pratique systématique du copyright qui se concrétise, chez Matthew Tyas, par l’application de la licence juridique des Creative Commons, une alternative aux stricts droits d’auteur. Le public est confirmé ainsi dans son rôle d’acteur (parce que la culture est quelque chose de non figée que l’on s’approprie) et dans celui de passeur (alors que le copyright vient freiner la circulation des oeuvres).

Photographie. Une perception stratigraphique.

Fils de photographe, Matthew adopte très vite ce médium et l’explore de part en part. A la fin des années 90 il opte pour le numérique, préférant son coté instantané, manipulable et surtout économique. Evitant soigneusement les portraits, mises en scène ou reportages, il utilise la photographie comme sampleur à image, capturant les espaces et les détails en les désublimant.

Superposition (depuis 2005)

Superposition - Matthew Tyas

Superposition est une série répondant à un protocole du même nom : des photographies sont prises (espace urbain, paysage, détails) dans le mouvement d’une marche, souvent décadrées ; puis est réalisée la superposition de ces surcouches hasardeuses. Ce principe permet la mise en valeur d’une stratigraphie de moments, des vues plus ou moins identifiables, jouant de l’immensité de certains détails saisis. Semblent persister des sons glanés qu’on n’entend plus ; aucune narration ne s’impose en particulier, l’image devient un espace pour divaguer et ressentir peut-être la nature indécise du réel (?).

Détails uniques (Pau, Toulouse, 2004/2005)

”Détails uniques” est un projet d’art urbain réalisé en 2004 et 2005, doté d’une dimension performative et mêlant le réseau internet, la musique, la photographie et le médium vidéo. Il est le résultat d’une marche en zone urbaine – notamment dans les villes de Pau et de Toulouse – selon un parcours préalablement défini. Tous les cinquante ou cent mètres, Matthew prend en photo ce genre de détails presque invisibles et pourtant omniprésents : une poignée de porte, le coin d’une plaque d’égoût ou d’une tuyauterie. Les images sont ensuite tirées en petit format, puis replacées physiquement dans le contexte initial de l’objet, du détail photographié. Cet « accrochage » est lui-même filmé, puis accéléré et mis en musique, pour être enfin disponible sur internet. Ainsi, chaque image placée dans les sites et rues parcourues est visible depuis le logiciel google maps, permettant une géolocalisation des interventions. La notion d’éphémère est au coeur de cette oeuvre : elle recourt à la performance, à une action en mouvement et joue sur la disparition/dégradation fulgurante des images placées dans la ville. La fragilité de ce dispositif est contrecarrée par la présence permanente des détails photographiés sur google maps et les enregistrements vidéos, à la fois témoins de l’action et composante même de l’oeuvre finale.

Vidéo. Approches du réel et décontextualisation.

Selon des perspectives assez similaires au traitement de l’image fixe, le médium vidéo tient une place assez privilégiée dans le travail de Matthew Tyas.
Il vient soutenir ses tentatives de saisir le réel dans ces détails les plus aériens, atmosphériques voire abstraits. Les jeux sur la perception (entendue dans son sens le plus large) donnent à voir une approche du réel et du quotidien sous des aspects désordonnés et incertains.

A month in Pau (2009)

Cette série de vidéos répond à un protocole consistant à réaliser un film par jour pendant un mois, et à un contexte particulier prenant la ville de Pau comme matière première.

Il y a d’abord cette déambulation, une marche nécessaire pour une approche de l’espace urbain ; une errance vigilante, pour capter une composition déjà là - déjà belle par sa commune banalité - pour saisir des agencements de lignes architecturales, de silhouettes traversantes.
Le principe repose le plus souvent sur la superposition en négatif de deux à trois plans fixes. Se crée une stratigraphie de moments (temps), de lieux (un coin de rue, le va et vient de la circulation) et de mouvements. Se répondent les uns aux autres des sons glanés, des bribes de mots volés à ceux qui habitent et évoluent dans ces espaces, trottoirs, bancs publics, etc.

Spectrogrammes & Frise poétique (2010). De l’image au son; et vice versa.

Le geste de représenter un son par de l’image demeure une des préoccupations de Matthew Tyas. Le spectrogramme reste sans doute l’outil le plus utilisé actuellement, et ce dans des champs très variés : musique, art, militaire (sonar/radar), reconnaissance vocale, géologie, sismologie, etc.

Cette série composée notamment du titre “Open your mind” repose sur le principe du spectrogramme. Chaque son créé, et utilisé ici, est la lecture sonore d’une image ou de l’image d’un texte ; chaque bande sonore est la visualisation audio de l’ensemble des images et textes qui défilent.


Frise poétique #1 par Matthew Tyas (2010)

Dans la continuité des spectrogrammes et de la visualisation du son par l’image, cette “Frise poétique” repose sur un concept mélangeant musique improvisée, analyse audio, écriture, dessin et vidéo.
Après plusieurs manipulations et superposition, la partie musicale improvisée au piano devient une lecture de l’image, et vice versa. L’image elle-même constituée des traces d’un spectre sonore, recouvertes d’interjections de textes, de mots, de lignes et d’espaces dessinés évoque des pensées en désordre, en strates, à suivre aussi sans perdre le fil. La vidéo défile, montrant d’emblée plusieurs niveaux et moments (ou rythmes) de lecture, selon que le regard divague dans l’image, s’attache à certains détails ou pas, etc.

Musical Rooms. Désordres et interactions.

Cette série de pièces musicales a été réalisée en 2010 avec un logiciel de création d’environnements en trois dimensions, Free Unity.
Elles renvoient au jeu et font appel à la participation : celui qui regarde et navigue déclenche des processus par ses déplacements, par ses interactions avec les objets représentés. La réception de ces “musical rooms” nécessite la traversée et l’exploration des espaces proposés, certains sons occupant des recoins ou ayant besoin d’un certain concours de circonstances pour se manifester et se faire entendre.

Musical room #4 (2010)

Cette dernière pièce est sans doute la plus sophistiquée et complexe de l’ensemble des musical rooms. C’est un petit monde à part, en noir et blanc, fait à la main, et parfois à la bouche. La traversée de cet espace s’opère à travers la manipulation d’un personnage griffonné et boiteux qui servira d’interface avec les sculptures et autres environnements dynamiques présents.

1-les sculptures sulfureuses
Ces êtres vivants s’agitent et se trémoussent à votre passage. Ils appartiennent à une sorte de bestiaire de l’hybride, mêlant une animalité sensuelle à une humanité mutante. En les bousculant, s’entendent leurs mots léchés et revendicateurs.

2-les arbres souffrants
Des figures prisonnières d’un manège de plaintes ; ce sont des pendus qui nous frappent si l’on se place sur leur trajectoire, provoquant leurs gémissements en canon, les uns après les autres, selon vos mouvements. Des corps, des arbres sans repos, qui laissent exprimer leur douleur à votre passage.

3-la machine à bips
De fines tiges aux allures végétales se balancent, allez vous frotter à elles ; elles composent la “machine à bips”, lançant de petits sons individuels, chacune dans sa tonalité. A la croisée du chant des amphibiens/batraciens et de signaux sonores électroniques, cette machine hypnotise vos oreilles.

4-l’ambianceur
Un clavier pour promenade: traîner votre bonhomme sur les touches, chacune est un repère à ambiance. Ici des gens rient, d’autres grommellent dans leurs barbes, là-bas pris dans des klaxons embouchés, ou encore au loin des chiens aboient. Et pour faire plus de bruit et brouiller l’atmosphère, envoyez donc quelques cubes sur le clavier ambianceur en quelques clics.

5-le séquenceur spectral
Des cases sont dessinées au sol ; elles représentent des sons classés par hauteur de spectre (grave, médium, aigu). En positionant votre bonhomme sur une de ces cases (ou en plaçant un objet), un son se déclenche. On peut ainsi accumuler les différentes boucles sonores et produire des atmosphères spectrales.

6-le musée
Une petite visite s’impose. Cette galerie historique dévoile des scènes de genre, ou pas ; des représentations parfois burlesques ou dérisoires révélées sans audio-guide.

Textes (extraits) par Matthew Tyas & Isabelle Lassignardie pour le site mtyas.com/expo - septembre 2010.

Tags: , , ,

Leave Comment